Interview de l’auteur André Ourednik

Né à Prague, André Ourednik est docteur en géographie, spécialiste des modèles d’espaces-temps humains avec une thèse portant sur l’articulation des approches phénoménologiques et formelles de l’espace habité. Il est aujourd’hui enseignant en représentation visuelle du territoire à l’Université de Neuchâtel, en sciences humaines à l’EPFL et data scientist pour la Confédération helvétique. Il est l’auteur d’essais, de poésie, de romans, de créations numériques et d’installations interactives dans l’espace urbain.

Quand vous écrivez, où écrivez-vous principalement?
Alors, j’écris à la maison, j’écris dans le train, souvent, en allant au travail et puis en revenant, parce que je suis aussi pendulaire. Parfois, ça m’arrive aussi de prendre le train avec juste comme ça pour pouvoir écrire sans distraction. Il y a une partie de l’écriture qui se fait même dans un transport public, en marchant, en voyage : j’utilise une application qui s’appelle Evernote qui me permet de prendre des notes sur mon smartphone dans n’importe quel contexte. Après, la finalisation de l’écriture un peu plus longue, je la fais soit sur un ordinateur dans un train, chez moi ou alors dans des bistrots.

Utilisez-vous des programmes informatiques qui permettent de faciliter l’écriture ?
Peu. Pour prendre des notes, j’utilise justement Evernote parce que ça permet de synchroniser les notes prises avec ce qu’il y a déjà sur l’ordinateur, d’écrire des bouts de texte. Mais souvent j’utilise simplement Word qui me permet, par exemple, de réorganiser des chapitres ou de prendre des notes, il y a un système qui donne la possibilité de bouger des bouts de texte assez facilement. Donc c’est finalement le seul logiciel que j’utilise.

Vous avez fait un projet qui s’appelle le Wikitraktatus, qui était un projet en ligne : dans sa conception, vous avez beaucoup utilisé la technique des hyperliens. À votre avis, quel est l’avenir de l’écriture en rapport à l’informatique et à Internet ?
Je pense qu’il y a beaucoup de possibilités, après il n’y a pas forcément de public pour ça ou alors il faut peut-être d’autres stratégies de diffusion. De toute façon, que le livre soit en ligne veut souvent dire pour les gens que c’est gratuit, on part donc dans une autre posture. Du coup, ça signifie qu’il n’y aura pas forcément d’éditeur prêt à accompagner le projet, à le soutenir, puisqu’il n’y a pas d’intérêt financier. Ensuite, un livre en ligne peut se traduire en un livre papier comme c’était le cas pour Wikitractatus. J’ai vu des choses qui sont vendues comme de l’écriture numérique mais qui n’en sont pas vraiment parce qu’elles n’utilisent pas véritablement les possibilités du média. Si on le fait, alors au moins le faire jusqu’au bout et travailler justement sur l’hypertextualité par exemple, sur les possibilités de lire un texte dans plusieurs directions. Je me suis peut-être rendu la vie un peu facile avec Wikitractatus : c’était un livre de philosophie fait d’aphorismes et de termes qui ont des définitions, alors c’était relativement simple à mettre en place. Il n’y avait pas d’ensemble, ça continuait à évoluer, ça continuait à grandir. Ce qui pourrait être intéressant, ce serait d’avoir plusieurs personnages qui voient la même histoire avec plusieurs perspectives et qui se croisent, avec une réflexion en avance qui permet de lire quelque chose dans le sens que l’on choisit et de donner un plaisir de lecture, quelle que soit la façon de naviguer dans le roman. Ça demande un travail de maîtrise, de réflexion, de conceptualisation extrêmement important si on veut construire un roman véritablement interactif. Ce que je trouverais dommage, c’est qu’on utilise le numérique pour faire la même chose qu’on fait sur le papier étant donné que c’est un autre médium.

Qu’est-ce qui a évolué dans votre manière d’écrire, dans votre approche de l’écriture ?
Ça dépend du style choisi. Pour mes derniers projets de roman, c’est-à-dire des plages un peu plus longues, je recorrige un tout petit peu moins qu’à l’époque. Ce n’est pas la même approche qu’avec une nouvelle ou avec de la poésie : c’est ce que je faisais avant et je reprenais très souvent. Quand j’écris un roman, je reprends aussi beaucoup, j’essaie d’écrire jusqu’au bout et de reprendre l’ensemble. C’est un travail d’une dimension plus grande, voilà ce qui a beaucoup changé en passant à la modalité du roman.

Vous corrigez moins le roman ? Vous respectez plus le premier jet et vous y revenez moins souvent ?
Au début, il y a un plan, il y a déjà des chapitres que je veux écrire, je sais déjà d’avance quelle sera la fin. Mais au fur et à mesure que j’écris, il y a de nouvelles choses qui apparaissent, des choses que j’inclus dans le texte et qui, du coup, réorganisent la suite. Ça reste donc assez organique comme façon de procéder. J’ai une idée d’où est-ce que j’aimerais aboutir, mais, finalement, l’espace entre le début et la fin se remplit et change la structure en cours de route.

Et si vous aviez deux conseils à donner à une personne qui se met à l’écriture, une chose à faire absolument une chose à éviter absolument, qu’est-ce que vous proposeriez ?
C’est difficile. Chacun a sa façon de procéder. Je pense qu’il ne faut pas trop retoucher sur le champ, parce que sinon on risque de s’enliser. Ne surtout pas essayer de trop fignoler avant qu’on ait fini parce que finalement, le travail avance beaucoup trop lentement. Essayer déjà de terminer quelque chose, essayer vraiment d’aboutir donne aussi un certain souffle à l’écriture, et ensuite travailler la pâte, l’affiner, plutôt que de se perdre un peu, de s’enliser dans le détail dès le début, surtout sur des travaux de longue haleine. Et d’écrire régulièrement aussi, je pense que c’est aussi important, parce que c’est comme un instrument de musique : on doit pratiquer et on peut perdre la main.

Pierre Fankhauser

photo © AlainWich